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A056 Le témoignage d'une ancienne religieuse brésilienne

L'appel du Seigneur et l'incendie providentiel
Carmen da Mota

           Lors de la grande récession de 1934 au Brésil, mon père a abandonné notre foyer, et ma mère s'est retrouvée seule pour élever sa famille. Nous étions très pauvres. Mes parents avaient dû faire face aux difficultés et à l'adversité, mais nous avions été une famille unie. Nous le sommes restés jusqu'au jour où mon père s'est mis à fréquenter assidûment un "Centre Spirite". Dès lors, les disputes se sont multipliées, et la mésentente s'est installée entre mes parents.

           J'avais six ans lorsque mon père nous a pris à part, mon petit frère et moi, pour nous annoncer : "Je m'en vais et je ne reviendrai plus jamais !" J'ai été profondément blessée d'entendre mon père dire une chose pareille. Plus jamais je ne l'ai revu.

           Nous avons mûri précocément en nous efforçant d'aider notre mère à surmonter les problèmes posés par l'éducation de quatre enfants. Elle acceptait tout emploi que la bonté du Seigneur lui accordait. Au début nous avons souffert, car nous n'avions pas de quoi vivre. Les années passant, mes deux sœurs aînées et moi-même avons pu faire davantage. Mes deux sœurs faisaient des petits travaux et je restais à la maison pour m'occuper de mon jeune frère et de ma vieille grand-mère, tout en suivant une scolarité. A mesure que nous avons grandi, la situation a évolué. Plus tard, il a fallu travailler à plein temps tout en continuant à assumer nos responsabilités familiales. Une fois réunis, nos salaires respectifs nous permettaient non seulement de survivre, mais encore d'aider ceux qui vivaient dans un dénuement plus grand que le nôtre. Notre mère répétait souvent : "Si nous luttons, nous gagnerons !" Pleine d'enthousiasme, elle affrontait l'existence comme si rien dans le passé n'était venu bouleverser notre existence.

           Catholique très pieuse, notre mère était parfaitement capable de nous enseigner sa religion. Malgré le peu de temps dont nous disposions pour être ensemble, elle arrivait à nous faire passer énormément de choses. J'ai cherché à mettre en pratique fidèlement tout ce que j'apprenais. A onze ans, j'ai fait ma première communion à l'église St Antoine, qui se trouve au sommet de la butte de Pétropolis, non loin de Rio de Janeiro. Cette cérémonie m'a remplie de joie, car mon cœur brûlait de servir le Seigneur. Cependant j'avais un gros problème : comment servir Dieu, étant donné que je bégayais ? Un jour je me suis enfermée dans ma chambre pour prier. Chose étonnante, je n'ai pas récité l'Ave Maria, ni en Latin ni dans ma langue maternelle, mais une prière est née au plus profond de mon cœur, et j'ai crié au Seigneur Lui-même. Je Lui ai demandé de m'aider à parler comme les autres enfants, pour que je puisse mettre ma voix et ma vie à Son service, afin de L'aimer pour toujours. Dieu m'a entendue ! Peu après, je pouvais parler normalement.

           Tout de suite, afin de mieux servir mon Maître, j'ai commencé à enseigner le Catéchisme, c'est-à-dire la doctrine catholique, aux enfants du voisinage, et aussi à des ouvriers d'usine qui manifestaient de l'intérêt. Je les retrouvais au cours de leur pause-déjeuner, et j'utilisais un livret de catéchisme pour leur apprendre à demeurer fermes dans leur foi, et à faire de leur mieux pour plaire à Dieu. On m'a aussi chargée de l'entretien des autels dans l'église ; je faisais le nettoyage et j'ornais les autels de bouquets de fleurs.

           Ayant l'impression que je pouvais en faire plus, j'ai rejoint les "Enfants de Marie". Quelle joie de recevoir le petit ruban bleu attribué aux débutantes ! Par la suite, j'ai reçu un ruban plus grand, et pour finir, celui auquel j'aspirais : le ruban qui me donnait le droit de porter le titre d'Enfant de Marie. Désormais je me sentais vraiment prête à servir le Seigneur.

           Je n'ai cependant pas tardé à comprendre que la paix me fuyait toujours. Mon principal souci était la pensée qu'à tout moment je pouvais être appelée à me présenter devant Dieu pour lui rendre compte de mon âme. Voilà pourquoi je ne me lassais pas d'en faire toujours davantage pour lui. Quand je méditais sur la mort de Christ et que je réfléchissais au grand amour qu'il avait manifesté en mourant sur la croix pour nous, je me demandais ce que je pourrais bien faire pour rendre à Christ tout ce qu'il avait fait. J'avais constamment le sentiment que mes actes n'avaient aucune valeur aux yeux de Dieu, et aujourd'hui je comprends pourquoi, car il est écrit : "Il n'y a point de juste, pas même un seul ; nul n'est intelligent, nul ne cherche Dieu ; tous sont égarés, tous sont pervertis ; il n'en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul." (Romains 3:10-12). Une voix m'accusait sans cesse, disant : "Tu es une affreuse pécheresse !" A présent, je le sais : "Non, il n'y a sur la terre point d'homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais." (Ecclésiaste 7:20).

           Un dimanche matin après la Messe, je conversais avec des amies. L'une d'elles a dit que la meilleure façon de servir Dieu était d'entrer au couvent. Les autres ont acquiescé, mais pour ma part, je n'ai rien dit. Tout en leur donnant raison, j'entrevoyais déjà une foule d'obstacles à mon entrée au couvent. Ma famille était bien pauvre ; or il faudrait apporter une dot considérable. Il faudrait également un trousseau complet ; et par ailleurs, il y avait la couleur de ma peau. J'étais noire ! L'ordre franciscain ne me permettrait pas de prendre l'habit, même s'il m'acceptait. Que d'obstacles ! Même si d'une manière ou d'une autre je parvenais à surmonter l'obstacle financier, il resterait la couleur de ma peau, à laquelle je ne pouvais rien changer ! Malgré toutes ces impossibilités, j'ai continué à rêver de mon entrée au couvent, et à espérer. Cela me préservait du découragement. Deux ans plus tard, je franchissais la porte du couvent des Franciscaines.

           Pour en arriver là, je n'avais pas cessé de dire le chapelet, et j'avais accepté bien des pénitences. J'avais donc réussi à entrer dans ce couvent, non pour y prendre l'habit (la couleur de ma peau me l'interdisait), mais pour y apprendre mille choses, et pour grandir. Le jour où j'aurais l'âge permettant d'être acceptée dans un autre couvent, mon rêve deviendrait réalité. Je pourrais devenir religieuse, et mieux servir Dieu. Cette entrée au couvent m'avait coûté de grandes souffrances. Rien n'aurait pu me coûter davantage que de quitter ma mère bien-aimée, ainsi que mon frère et mes sœurs, mes amis et les voisins qui étaient si souvent venus jouer à la maison. Pourtant j'étais satisfaite. Sur le moment, tout paraissait merveilleux, car j'étais parvenue à réaliser le désir de mon cœur. Sous mes yeux se déployait un nouveau panorama : je croyais que j'allais résoudre tous les problèmes qui se posaient dans mon existence, et plus encore : tous les problèmes de mon âme.

           "Telle voie paraît droite à un homme, mais son issue, c'est la voie de la mort." (Proverbes 14:12).

           Bientôt j'ai remarqué avec étonnement que malgré mon désir de servir le Seigneur, je servais les créatures plus que le Créateur. Au couvent la discipline était rigoureuse. Tout le monde devait être levé à 4 heures 30 ; on commençait alors à tout mettre en ordre. On répartissait les tâches : deux personnes se mettaient au travail à la cuisine, et les autres participaient à la prière du matin à la chapelle. Une heure plus tard, nous avions la Messe ; tout le monde y assistait et communiait. A 8 heures nous reprenions le travail dans un silence absolu : il était interdit de parler. Vers 17 heures, la Mère Supérieure accordait une brève récréation. Elle contrôlait tout ; personne ne pouvait rien faire hormis ce qu'elle ordonnait. A 20 heures, la sonnerie retentissait à nouveau pour nous appeler à la prière du soir. Une heure plus tard, on éteignait la lumière, et la seule chose à faire était d'attendre une nouvelle journée en tous points semblable à celle qui venait de se terminer. Les jours se suivaient, monotones, et je finis par être convaincue que jamais je ne réaliserais mon rêve qui était de faire des études pour me préparer à servir Dieu. Nous n'avions de temps que pour le travail et la prière. Même quand la Supérieure accorda, à la demande de certaines d'entre nous, un peu de temps pour étudier, nous étions tellement épuisées que nous n'arrivions pas à retenir ce qu'on nous enseignait.

           Ma déception fut plus grande encore quand certaines religieuses manifestèrent de l'envie et de la jalousie. Toutes les fois que la Mère Supérieure m'accordait quelque attention, elles se montraient hostiles ; or généralement la Mère Supérieure me demandait d'aller la chercher à la gare routière quand elle rentrait de voyage. Mais les surprises ne faisaient que commencer. Deux autres religieuses, Sœur Sébastienne et Sœur Joséphine étaient devenues mes amies. Sœur Joséphine était instruite ; elle était au couvent depuis douze ans. Seules ces deux sœurs me faisaient suffisamment confiance pour s'ouvrir à moi de ce qu'elles ressentaient. A une ou deux exceptions près, toutes les autres sœurs étaient des énigmes pour moi. Ma meilleure amie, Sœur Joséphine, m'a expliqué ce qui se passait réellement au sein du couvent et de l'Eglise catholique. Toutes ses expériences l'avaient endurcie, et de jour en jour son désespoir allait croissant. Quant à Sœur Sébastienne, elle épanchait son cœur en gémissant : "Je ne supporte plus ce genre d'existence. Je n'en peux plus !" Je la suppliais de me dire ce qui n'allait pas Mais elle ne voulait rien dire de plus.

           Un matin au réveil, je me suis aperçue que mes deux amies étaient parties. Elles s'étaient enfuies du couvent ! J'ai été profondément déçue. Désormais, j'étais seule. Pire encore, la Mère Supérieure m'a soupçonnée de les avoir aidées à s'enfuir. Elle était catégorique : j'étais coupable, car certains indices semblaient en témoigner. Le lendemain matin, quand à mon réveil j'ai voulu allumer le feu (c'était là une des tâches qui m'incombaient) j'ai vu que les allumettes avaient disparu, alors qu'elles étaient toujours dans le tiroir de la table de la cuisine. Il m'a fallu aller en chercher à l'infirmerie. Il était rigoureusement interdit à toute religieuse de se rendre dans un lieu qui était sous la responsabilité d'une autre. Alors que je cherchais les allumettes, j'ai été surprise par une des sœurs qui m'avaient accusée d'avoir aidé mes amies à s'enfuir. On m'a donc séparée des autres, et on m'a interdit d'étudier pendant un an. Comme punition, on m'a défendu d'adresser la parole à qui que ce soit, et on m'a imposé les corvées les plus dures à la cuisine, à la buanderie, et au poulailler. Bien des fois j'ai dû travailler jusqu'à l'aube, rien que pour finir mon travail. Quelquefois la sonnerie du lever retentissait alors que je n'avais encore pas pu me coucher. Pendant ces jours terribles, tout en travaillant à la buanderie, je m'agenouillais parfois en pleurant devant un crucifix, disant : "Oh Seigneur, je cherche la voie, mais je ne l'ai pas encore trouvée." Que de larmes de désespoir j'ai versées, en quête de quelque espoir, de quelque consolation, mais je n'en trouvais nulle part.

           Au cours de cette période atroce, ma mère est tombée gravement malade, et on l'a hospitalisée. Elle m'a fait demander d'aller la voir, mais on ne me l'a pas permis. La Supérieure m'a dit que je devais seulement prier Dieu, puisque ma vie lui appartenait, et renoncer à toute pensée d'un retour en arrière. Tout ce que je pouvais donc faire était prier avec ferveur pour que ma mère retrouvât la santé. Un jour ma sœur est venue au couvent, disant qu'il me fallait venir tout de suite si je voulais revoir ma mère vivante. La Supérieure a consenti à m'accorder deux heures. Il fallait traverser toute la ville en autobus, et le trajet n'en finissait pas. Quand je suis entrée dans la chambre de ma mère, elle a ouvert les yeux et m'a regardée pendant quelques secondes, puis elle a murmuré :"J'ai cru que jamais tu ne viendrais pour être près de moi pendant mes dernières minutes." Puis elle a fermé les yeux. J'ai été incapable d'articuler le moindre mot ; peut-être était-ce à cause de ces semaines de punition pendant lesquelles on m'avait imposé le silence. Pas un seul mot ne me venait : ma douleur était presque insupportable. C'est alors que mon âme a été remplie d'amertume. J'étais en présence de la personne que j'aimais le plus, de celle qui m'avait consacré sa vie. Elle quittait ce monde pour entrer dans l'éternité, et je ne pouvais rien faire pour elle. Le cœur ravagé, je suis revenue au couvent pour reprendre ma dure vie de pénitence.

           Peu après, la Mère Supérieure a décidé de séparer certaines sœurs en les répartissant dans divers couvents. Moi aussi, j'ai été envoyée dans un autre couvent. Quoique là aussi, on menât une existence bien sévère, j'ai été traitée de façon plus humaine. On a pris soin de ma santé, et on m'a aidée de plusieurs manières. Mais dans ce couvent-là on pratiquait des pénitences cruelles. Bien des fois on nous faisait lever à une heure du matin, pour nous rendre à la chapelle et y subir une pénitence si sévère qu'il était strictement interdit aux religieuses d'en souffler mot, même si elles quittaient le couvent, sous peine de péché mortel. Cette pénitence commence par une prière, et ensuite la Mère Supérieure dit : "Jésus a été souffleté : que toutes reçoivent donc des soufflets !" Ensuite, elle disait que Jésus avait été flagellé, et toutes, nous recevions des coups de fouet. Jésus avait rampé à genoux ; alors nous parcourions la chapelle d'un bout à l'autre sur les genoux, jusqu'à ce que nos genoux soient couverts de bleus ou même en sang. Jésus était resté en croix, les bras étendus, pendant six heures : nous devions donc garder les bras étendus sans bouger pendant une heure environ, en récitant le chapelet. N'oubliez pas que cela se passait à une heure du matin. Le but de cette pénitence était d'obtenir la conversion des pécheurs, le soulagement des âmes du purgatoire, et le salut de nos propres âmes. Nous nous adonnions à ce rituel, nous figurant que les âmes du purgatoire avaient besoin de nos souffrances pour être sauvées.

           Au bout de quelque temps, j'avais donné à mes supérieures des gages de mon obéissance ; la Mère Supérieure m'a alors dit que je pourrais rester dans ce couvent, y recevoir l'habit et prononcer mes vœux. Mais il me fallait d'abord faire une dernière visite à ma famille. Après cela, je ne ressortirais plus jamais du couvent. On m'a accordé un mois pour cette visite, ce qui était inhabituel.

           J'ai fait bon usage de ce temps, enseignant le catéchisme à quelques enfants avec lesquels je m'étais liée d'amitié. Je les ai même emmenés dans la cité royale de Pétropolis pour leur montrer la chapelle de Notre Dame de Fatima, construite au cours de mon enfance. Là, j'ai rencontré le Frère Joseph Pereira de Castro, qui avait été mon guide spirituel pendant bien des années. Après l'avoir salué, je lui ai dit que j'étais dans un couvent de religieuses cloîtrées, et qu'en y revenant, j'y demeurerai à vie, priant pour le salut des pécheurs et pour le soulagement des âmes du purgatoire. Ce frère âgé, profondément consacré à sa religion, m'a demandé si je consentirais à l'aider à ouvrir un couvent de religieuses ici même, à Pétropolis. Naturellement, j'ai refusé ! Cependant il a insisté, en m'expliquant avec ferveur que sa ville avait besoin de jeunes filles consacrées pour l'aider à résister à l'influence des protestants. Ce dernier argument m'a vivement intéressée. Voilà comment je suis devenue membre de la Fondation des Religieuses Missionnaires. Mon travail consistait à gravir les collines où les foules avaient construit des bidonvilles, et à aller dans des coins reculés pour enseigner le catéchisme, en veillant plus particulièrement sur les zones où les protestants avaient commencé à œuvrer. Nous aidions les pauvres en leur distribuant de la nourriture et des vêtements. Là où nous pouvions apporter des secours, nous parvenions à éloigner les protestants. Dans mon zèle pour combattre ces évangéliques, je restais au chevet des grands malades jusqu'à leur dernier souffle. Ainsi ils ne risqueraient pas de s'entendre expliquer la Bible par quelque croyant évangélique. Voilà ce que je faisais dans mon ignorance, faute de connaître la Bible.

           En deux mois, nous avons pu implanter dans la ville 42 centres de catéchisme où l'on formait les enfants, les jeunes, et les adultes. L'Eglise catholique a organisé une campagne efficace pour empêcher les évangéliques de se déployer dans la ville. Voici un exemple du zèle qui était le mien. J'étais l'amie d'une famille pauvre qui comptait six enfants. Un jour, le père a entendu des chrétiens qui chantaient dans un parc. Son cœur a été touché, et par la suite, il a pris Jésus-Christ pour seul Sauveur. Vivement contrariée, je suis allée trouver son patron, qui était membre d'une paroisse catholique, et je lui ai tout raconté. Ce patron l'a licencié. Par la suite, j'ai appris que sa famille était dans le besoin ; mais malheureusement, j'étais encore écœurée et même courroucée du fait de cette conversion. Sans compassion aucune, je me suis dit : "Les protestants n'ont qu'à s'occuper de sa famille."

           Plus tard, j'ai appris que les Evangéliques visitaient les détenus en prison, alors je me suis dit : "Faisons-en autant !" Cette semaine-là, nous leur avons apporté des sandwichs et des cigarettes, et nous avons fait de notre mieux pour neutraliser les effets de la visite des chrétiens évangéliques. Le dimanche suivant, alors que je distribuais des images de saints, j'ai aperçu un traité posé sur la table dans chacune des cellules. Il y avait aussi un livre à la couverture noire. J'avais compris de quoi il s'agissait, mais j'ai demandé : "Qu'est que c'est que ce livre ?" On m'a répondu : "C'est celui que les chrétiens nous ont laissé." Alors j'ai protesté : "Mais c'est un livre diabolique ! Tous ceux qui garderont ce livre seront poursuivis par la malchance, et la malédiction de Dieu va leur tomber dessus ! Remettez-moi ces livres, et moi je vous donnerai la médaille de Notre Dame. Elle saura vous secourir, elle." Nous avons emporté de cette prison une énorme quantité de Bibles et de traités. Quelle satisfaction ce fut de mettre en pièces toutes ces Bibles et de les brûler ! Au moment de détruire la dernière, j'ai remarqué un dessin sur la couverture. Deux jeunes gens s'avançaient sur une route, écrasés par de lourds fardeaux qu'ils portaient sur le dos. Regardant de plus près, j'ai lu ces mots : "Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos." (Matthieu 11:28). C'est alors que Dieu m'a parlé. J'ai ressenti quelque chose d'étrange et d'incompréhensible. Il était écrit : "Venez à moi", mais n'était-ce pas précisément ce que j'avais fait ? J'avais tout donné au Seigneur. Que pouvait-il bien me demander encore ? Dans mon for intérieur, je me répétais : "Je suis une Catholique parfaitement affermie. Ma foi, je la connais. Alors je ne risque vraiment rien si je lis quelques passages de ce livre." D'autre part, ma curiosité était en éveil. Ces chrétiens évangéliques, que pouvaient-ils bien raconter aux détenus ?

           Voilà comment j'ai fait ma toute première lecture biblique. A peine avais-je lu quelques pages que je me suis sentie bénie au point d'oublier que c'était là un affreux livre protestant. Tout à coup, je me suis souvenue que la Bible était d'origine divine, et ce fut un tel choc que mon cœur s'est arrêté de battre pendant une seconde. Je n'avais pas le courage de la détruire, alors j'ai préféré l'enfermer en lieu sûr.

           J'avais toujours fait passer en priorité l'enseignement du catéchisme aux enfants. Chaque fois que je regardais par la fenêtre de ma salle de cours, je voyais passer un jeune garçon blond aux yeux bleus, prénommé Hélio. Il devait avoir environ dix ans. Je savais que ses parents étaient des Evangéliques. En l'observant, je m'étais dit que ce serait merveilleux s'il pouvait devenir prêtre ; il était si intelligent, si respectueux. Et pensez donc, si ses parents pouvaient accepter la doctrine de l'Eglise catholique et passer au catholicisme, et si leur fils pouvait opter pour la prêtrise ? Le voyant passer un jour, je lui ai dit : "Hélio, est-ce que tu n'aimerais pas étudier le catéchisme avec les autres ?" Il m'a répondu : "Je vais demander à ma mère. Si elle est d'accord, je viendrai." Il est allé chez lui, puis à mon grand étonnement, il est revenu s'asseoir dans la salle de catéchisme. La leçon du jour portait sur Marie et la puissance qui est la sienne. J'ai expliqué : "Tout ce que nous désirons, il nous faut le demander à Marie, parce qu'elle a beaucoup d'influence. Nous passons par elle pour aller à Jésus." Hélio a levé le doigt et demandé : "Maîtresse, où est-ce que la Bible dit que nous devons passer par Marie pour aller à Jésus ?" Ne connaissant pas la Bible, j'étais très gênée. A l'heure actuelle, on lit la Bible dans les couvents ; mais à cette époque-là, nous ne la connaissions pas du tout. C'était très humiliant de m'entendre ainsi interroger par ce petit garçon. J'ai dit que la réponse se trouvait dans le Catéchisme, et qu'après le cours je lui en parlerais plus longuement. J'ai poursuivi mon cours, expliquant combien il est précieux de pouvoir recourir aux saints pour leur demander de l'aide. Hélio est intervenu encore une fois : "Maîtresse, est-ce que vous avez lu le chapitre 20 du Livre de l'Exode dans la Bible ?"

           Cet enfant avait une connaissance prodigieuse des Ecritures. Si seulement tous les parents pouvaient enseigner la Bible à leurs enfants, pour qu'ils la comprennent comme Hélio ! "Que le sage écoute, et il augmentera son savoir, et celui qui est intelligent acquerra de l'habileté." (Proverbes 1:5).

           Du jour où Hélio a été présent à mon cours, plus jamais je n'ai donné de leçon en toute tranquillité. Il posait question sur question, mais son attitude était toujours sage et respectueuse. Hélio a étudié et mémorisé le Catéchisme, mais il a continué à fréquenter sa propre église. C'est vrai, sa présence m'avait dérangée ; mais après son départ, je me suis sentie carrément perturbée. Je n'arrivais plus à croire aux images. Je ne croyais plus que si je présentais une requête à un saint quelconque, ce dernier intercéderait auprès de Dieu en ma faveur. Hélio m'avait expliqué qu'il me fallait m'adresser directement à Dieu, au lieu de me tourner vers Marie ou vers les saints. Ce n'était qu'un enfant, mais il savait de quoi il parlait. En l'autorisant à suivre mon cours, sa mère m'avait envoyé un missionnaire, car elle avait appris à son fils à parler de Jésus. Malgré son extrême jeunesse, il a été le premier missionnaire à entrer dans ma vie. Je remercie le Seigneur pour ce garçon ! Dix ans après ma conversion, je suis revenue à Pétropolis et je suis allée à l'église d'Hélio. Il était marié, et il participait activement à la vie de son église. Nous avons vécu un moment extraordinaire de communion fraternelle.

           J'ai repris mes cours de Catéchisme, mais je n'avais plus le cœur suffisamment en paix pour persévérer. J'ai pensé qu'il serait bon d'avoir un entretien avec l'Evêque de Pétropolis, pour voir s'il pourrait m'aider : je me sentais tellement pécheresse que je ne pouvais plus supporter de communier. J'ai donc expliqué ma situation à l'Evêque ; il m'a offert un chapelet tout à fait unique, en me recommandant de m'en servir constamment pour que Dieu me fortifie et me bénisse. Ce chapelet avait été béni par le Pape en 1950, et je ne connaissais personne d'autre qui en possédât de semblable. J'ai fait des promesses à tous les saints, leur demandant d'ôter ce lourd fardeau qui pesait sur ma vie. J'ai dit mon chapelet, en faisant tellement de promesses que je n'arrivais plus à me les rappeler toutes. A présent, quand je m'agenouillais devant les statues des saints, je les trouvais vieillis et sans vie. J'avais beau les implorer, je savais bien qu'ils ne m'entendaient pas.

           Une fois de plus, je me suis tournée vers l'Evêque et vers quelques religieux, mais ils ne pouvaient rien pour moi. Au comble du désespoir, incapable de trouver le repos et la paix de l'âme, j'ai résolu de suivre l'exemple de mes deux amies, et de m'enfuir du couvent. Encore indécise, j'avais lutté longuement, en proie à une souffrance terrible, avant de comprendre que je n'avais plus le choix. Il me fallait partir.

           En arrivant à Rio de Janeiro après un court trajet, j'ai découvert que personne ne voulait embaucher une parfaite inconnue. Quand on me demandait ma dernière adresse, je ne pouvais pas la donner, de peur qu'au couvent on ne sache où je me trouvais. Un jour où je passais devant l'église Ste Thérèse, j'y suis entrée. J'avais toujours trouvé que Thérèse était une sainte particulièrement puissante. Je me suis agenouillée, mais au lieu de m'adresser à elle, j'ai fait monter ma prière directement à Dieu. Je l'ai prié de diriger mes pas et de m'accorder un gîte. Au sortir de cette église, ma faim et ma soif m'ont rappelé que j'avais seulement de quoi acheter un seul ticket d'autobus. Je me suis arrêtée devant un café où des gens se restauraient et se désaltéraient ; le patron s'est approché de moi, me demandant si j'avais faim ou si je désirais une boisson fraîche. Sachant que je n'avais pas de quoi payer, je suis restée bouche close. Je n'avais pas l'habitude d'adresser la parole à un homme dans la rue. Au couvent, on nous disait de ne jamais nous approcher d'un homme, de ne jamais lui parler, de ne jamais le regarder. Mais comme s'il avait deviné ma situation, ce monsieur est reparti à l'intérieur, puis il est ressorti en m'apportant un sandwich dans une assiette, avec un verre de jus de fruit. Dès qu'il eut tourné les talons, j'ai dévoré le sandwich jusqu'à la dernière miette.

           Ensuite j'ai marché, puis je me suis arrêtée devant une maison où j'ai demandé un verre d'eau. La dame âgée qui avait ouvert la porte m'a manifesté de la bonté. Elle m'a invitée à entrer pour me mettre à l'abri de la chaleur, et j'ai accepté avec plaisir. Elle m'a apporté l'eau que j'avais demandée, et aussi une bonne grande tasse de café. Quel régal ! Puis j'ai vu que le crépuscule tombait, et je me suis levée pour partir. Elle m'a demandé : "Où allez-vous maintenant ?" Je suis restée là, incapable de répondre. Voyant que j'avais un problème, elle m'a demandé ce qui n'allait pas. Quelque chose chez cette femme m'inspirait confiance, et j'ai fini par lui raconter toute mon histoire. Là-dessus, elle m'a invitée à rester chez elle jusqu'à ce que je puisse trouver un travail. Elle hébergeait aussi son petit-fils, qui avait dix-sept ans. J'étais remplie de reconnaissance envers Dieu qui avait entendu ma prière et dirigé mes pas. Le lendemain, je me suis mise en quête d'un emploi, mais je n'ai pas tardé à comprendre que quelque chose n'allait pas. Les gens scrutaient mes vêtements : peut-être était-ce à cause de ma tenue que personne ne m'embauchait. En rentrant à mon logement temporaire, j'ai aperçu un groupe de jeunes filles en conversation sur le trottoir. Allant vers elles, je leur ai demandé si elles savaient où je pourrais trouver du travail. Elles ont répondu : "Voyons, il suffit d'acheter un journal et de regarder les petites annonces". Ne sachant pas de quoi elles parlaient, j'ai demandé : "Mais comment faire pour trouver les petites annonces ?" Comprenant à quel point j'ignorais tout de la vie citadine, ces filles riaient tellement qu'elles étaient pliées en deux. Mais tout en se moquant de moi, elles m'ont aidée à découper une petite annonce offrant un emploi.

           Tout de suite je suis allée à l'adresse indiquée, pour m'entendre dire que la place venait d'être prise. Déçue, je suis revenue à mon logement. Quelqu'un m'a suggéré de m'habiller autrement, disant que mes vêtements donnaient l'impression que je m'étais enfuie d'un couvent. Je ne me le suis pas fait dire deux fois ! Habillée autrement, j'ai poursuivi ma recherche, espérant réussir un peu mieux. Cependant je n'ai pas tardé à comprendre que ces vêtements-là n'allaient guère mieux, car en passant devant un cimetière, j'ai croisé deux jeunes gens, dont l'un a dit que je lui faisais penser à un cadavre ambulant. Quoi qu'il en soit, ce jour-là, j'ai trouvé un emploi comme auxiliaire dans une école primaire privée. Le plus extraordinaire, c'est que j'ai été embauchée alors que je n'avais pas toutes les qualifications requises. Ils auraient voulu quelqu'un qui connaisse l'anglais, et je ne savais pas un mot de cette langue. Cependant on m'a plutôt bien accueillie dans cette école ; j'étais nourrie et correctement payée. Le principal m'a même attribué une chambre. Ce travail me plaisait, mais pour des raisons morales, je n'étais pas à l'aise. De plus, le principal était spirite : étant donné ce qui était arrivé à mon père, je ne voulais rien avoir à faire avec cette secte.

           Lors de mon premier jour de congé, alors que j'attendais à un arrêt d'autobus, une dame m'a accostée pour demander si je connaissais quelqu'un qui aimerait devenir la gouvernante des enfants de sa nièce. "Je suis désolée, ai-je répondu, mais je ne connais personne qui pourrait vous aider." Puis cette personne m'a bien regardée, disant : "Est-ce que vous vous ne pourriez pas l'aider, ne serait-ce que quinze jours ? Vous comprenez, ma nièce doit déménager. Elle a cinq enfants, et elle a vraiment trop à faire." J'ai accepté cette proposition, et suis allée faire la connaissance de mon nouvel employeur.

           C'était vraiment le bon endroit pour quelqu'un qui désirait rendre service. Un des enfants de la famille était allé chez ses grands-parents à Itajuba et avait eu un accident. A la suite d'une chute de cheval, l'enfant était mort. Le déménagement a été ajourné. Les parents sont tout de suite partis dans la ville des grands-parents, me laissant la responsabilité de la maison et de leurs quatre autres enfants. A leur retour, je n'ai pas eu le courage de les quitter, alors je suis restée quelque temps à Rio avec eux.

           Un dimanche, en allant à l'église, je me suis retrouvée nez à nez avec une personne connue, une personne particulièrement dévote venant de Pétropolis, ma ville d'origine. Elle m'a sévèrement critiquée, disant que j'avais fait une énorme bêtise en renonçant à mes vœux et en quittant la ville sans rien dire à personne. J'ai répondu qu'il ne s'agissait nullement d'une bêtise, et que j'étais partie par nécessité. Elle a noté mon adresse. Quelques jours plus tard, j'ai reçu la visite d'un prêtre. Il était porteur d'un message de réconciliation et me demandait de rentrer au couvent où je serais accueillie à bras ouverts. Je lui ai expliqué que ce serait une mauvaise action de laisser tomber une famille au plus fort de leur désarroi, mais que je reviendrais au couvent dès que possible, étant convaincue que j'avais effectivement commis une grave erreur. Mais Dieu avait d'autres plans pour moi !

           Quelques jours plus tard, j'ai reçu la visite d'une Evangélique qui venait me faire cadeau d'une Bible. J'ai manié cette Bible avec précaution, sachant bien que les prêtres l'avaient classée parmi les lectures interdites. Elle est restée dans ma chambre pendant huit jours avant que je trouve le courage de l'ouvrir. Je suis même allée jusqu'à demander pardon à Dieu d'avoir accepté ce cadeau-là. Au bout d'une semaine, cette dame est revenue, et m'a demandé si j'avais commencé à la lire. Je l'ai suppliée de reprendre cette Bible : étant catholique romaine, je ne pouvais tout simplement pas l'accepter. Même après m'avoir entendue dire tout cela, cette dame m'a invitée à venir dans son église. "Seulement si vous venez me chercher, et si ensuite vous me ramenez chez moi", ai-je répondu. J'avais cru que cela la découragerait, mais je me trompais. Le dimanche en question arriva, et elle arriva aussi. J'ai remarqué que dans son église tout le monde chantait. L'atmosphère était tellement différente de tout ce dont j'avais l'habitude. Après la prédication, le pasteur a fait un appel, disant que ceux qui ne mettraient pas leur foi dans le Seigneur Jésus iraient en enfer s'ils mouraient ce soir-là. Les propos de ce pasteur m'ont fait sourire, et je me suis dit : "Jamais je n'accepterai une invitation de ce genre. Ce pasteur n'a pas compris que j'étais catholique, et que jamais je ne renoncerai à ma foi pour me convertir à une autre religion." En cela, j'imitais le zèle qu'avait ma mère pour la religion catholique. Comme elle l'avait promis, cette dame m'a ramenée chez moi. Quand elle a insisté pour que je retourne dans son église, j'ai bien dit que cela ne m'intéressait pas, que j'étais catholique, et que jamais je ne me convertirais à une autre religion.

           Un jeune vendeur de livres a commencé à frapper aux portes dans ma rue. Je suis devenue cliente. Un jour, il n'avait que des Bibles catholiques : voilà comment j'ai acquis ma première Bible catholique. Je pensais qu'en la lisant avec soin, je serais en mesure de lutter contre les protestants qui me donnaient l'impression d'envahir le monde entier. Ce soir-là, après avoir fini tous les travaux de la journée, j'ai commencé à lire ma nouvelle Bible catholique. Quand le jour s'est levé, j'étais encore en train de lire. J'avais l'impression d'être une affamée devant une table couverte de mets succulents. Pour la première fois, j'ai découvert ce qu'était la joie véritable ! Quelques jours plus tard, le prêtre est revenu me voir, et a fait remarquer que j'avais meilleure mine. J'étais bien d'accord, et je me suis mise à lui expliquer avec enthousiasme que ma joie venait de la lecture des Saintes Ecritures. Changeant de ton, il m'a mise en garde contre les problèmes que posait la lecture de la Bible si elle n'était pas interprétée par un prêtre. "On risque la confusion mentale si on lit la Bible tout seul", a-t-il ajouté d'un ton grave. J'ai répliqué que rien de ce que j'avais trouvé ne m'avait paru difficile, mais il m'a conseillé d'arrêter, car il était sûr que j'aurais du mal à interpréter la Bible correctement. Il savait que j'allais me rendre à Itajuba avec la famille dont j'ai parlé plus haut. Cela ne lui plaisait pas non plus, mais sachant que j'avais l'intention de revenir à Pétropolis deux mois plus tard, il pensait que tout allait quand même s'arranger. Si seulement il avait su ! Dieu veillait sur chacun de mes pas, et m'amenait tout doucement à une connaissance personnelle du Seigneur Jésus-Christ.

           Je ne savais plus trop si je devais lire la Bible ou non. Un certain soir, je me suis sentie très déprimée. Je suis sortie pour aller dans différentes églises, et j'ai parlé avec quelques amis. De retour chez moi, je me suis encore une fois sentie fortement poussée à lire le livre interdit qui prenait la poussière sur mon étagère. "Pourquoi ne pas lire cette Bible ?" me suis-je dit. C'est la Bible catholique, la Bible de ma religion, et il me faut savoir ce qu'elle contient !" Il était trois heures du matin quand j'ai arrêté ma lecture. Une fois de plus, mon âme était remplie de bonheur. Depuis ce jour-là, jamais je n'ai cessé de lire la Parole de Dieu ! Au cours de ma lecture, je suis parvenue au 20ème chapitre de l'Exode, qui parle des images taillées. Quelle surprise ! Je m'étais toujours opposée aux protestants à cause de leur refus des images, mais voilà que dans ma propre Bible catholique je lisais ces mots : "Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces images ni ne les serviras..." (Exode 20:4-5, Bible de Jérusalem). A la première occasion où je suis allée à la Messe, j'ai montré ce passage au prêtre de la paroisse, et il a répondu que la Bible que j'avais en main n'était pas une véritable Bible catholique. Je lui ai montré la page portant l'imprimatur. Il a alors dit que cela n'était vrai que dans l'Ancien Testament, mais que dans le Nouveau, les images étaient permises. Après cette conversation, j'ai conservé des doutes. Je ne savais rien de cette question, et j'allais devoir beaucoup travailler pour en savoir davantage.

           A mon arrivée à Itajuba, j'ai pris contact avec des catholiques : des Enfants de Marie, des dames qui participaient au groupe de prière, et des jeunes filles célibataires de l'Action Catholique Ouvrière. Il me fallait m'occuper : impossible de rester sans rien faire, alors j'ai commencé à donner des cours de catéchisme aux enfants. Un jour j'ai demandé à la responsable des Enfants de Marie s'il y avait beaucoup de protestants à Itajuba. "Oui, en effet", a-t-elle répondu. "Savez-vous, lui ai-je dit, qu'il y avait des quantités de protestants à Pétropolis ? Mais en deux mois, nous avons implanté 42 Centres de Catéchisme, et nous avons fait fermer certains de leurs lieux de culte." J'ai ajouté que nous les avions même évincés des prisons en distribuant aux détenus de petites images de saints, ainsi que de la nourriture.

           Nous avons organisé une troupe de théâtre qui présentait des spectacles pour les jeunes. Nous avons obtenu l'aide d'une couturière, une dame très catholique qui fabriquait les costumes pour la scène. Un jour où je lui avais rendu visite pour voir où elle en était, j'ai fait mention d'une fête qui tombait ce mois-là, et de beaucoup d'autres activités, disant que je ne savais pas si nous arriverions à tout faire. Il y avait là deux jeunes filles qui ont proposé de nous aider dans toute la mesure de leurs moyens. Après leur départ, j'ai demandé à mon amie, la couturière, de qui il s'agissait. "Ce sont des chrétiennes évangéliques, l'une et l'autre", répondit-elle. Pour moi, c'était l'horreur. Comment, nous allions nous faire aider par deux Evangéliques ! Puis la pensée m'est venue que nous n'aurions aucun mal à les convertir au Catholicisme. Elles s'appelaient Marcia et Daya, et elles étaient membres de l'église presbytérienne d'Itajuba. Quel travail elles ont accompli ! Elles m'ont aidée à fabriquer des affiches, et elles ont fait tout le ménage. Quelle n'a pas été ma surprise quand elles ont proposé de venir le jour de la représentation pour rendre service dans les coulisses ! La fête terminée, au moment de leur départ, je suis allée les remercier, et je leur ai dit que j'avais été impressionnée par leur travail et par leur attitude. "N'hésitez pas à faire appel à moi si vous avez besoin de quoi que ce soit !" leur ai-je dit.

           Deux mois plus tard; je les ai rencontrées au marché. "Mademoiselle Carmen, justement, nous voulions vous voir !" s'écria Daya. Il va y avoir une fête dans notre église pour les jeunes. Tout en parlant, elle scrutait mon visage en guettant quelque signe de refus. "Marcia et moi aimerions vraiment que y veniez ! Est-ce que vous viendrez ?" J'ai demandé si la fête aurait lieu dans les locaux de l'église. Daya me dit qu'elle se déroulerait dans une grande salle de réunion qui leur servait pour les occasions de ce genre. J'ai tout de suite consulté le prêtre de ma paroisse, pour lui demander s'il n'y avait pas d'inconvénient à ce que je m'y rende. Il m'a dit d'y aller, mais il a ajouté : "Toutefois, soyez sur vos gardes ! Ces protestants sont pires qu'un toit qui a une gouttière : il tombe une goutte, encore une goutte, et une autre goutte, et avant qu'on s'en rende compte, on est tout trempé ! Alors ne restez que dix ou quinze minutes, puis quittez-les."

           Le jour de la fête de Daya et Marcia, j'avais mis un uniforme spécial que portent les religieuses quand elles sont en-dehors de leur couvent. Il m'arrivait aux chevilles. Je portais un foulard sur la tête, de longs bas épais, et à mon cou j'arborais un grand crucifix. L'espace d'un instant, tous les regards ont convergé vers moi, puis les gens ont détourné les yeux pour éviter de me gêner. Un jeune homme s'est approché et a demandé : "Est-ce que vous appartenez à l'église qui a un Pape ?" "Je suis catholique, ai-je répondu. Pourquoi ?" Notre conversation a été interrompue par quelqu'un qui est venu le chercher. Je me disais maintenant : "Si j'avais su, je ne serais pas venue !" J'aurais voulu n'avoir jamais rencontré le jeune homme qui m'avait parlé de l'église du Pape. J'en étais à me demander s'il avait fait exprès de m'insulter, quand une porte s'est ouverte à l'autre bout de la salle, et une dame aux cheveux blancs est entrée.

           S'approchant directement de moi, elle m'a serré la main chaleureusement, disant, "Soyez vraiment la bienvenue à notre fête. Nous espérons que ce ne sera pas votre dernière visite, mais que vous reviendrez et que nous vous verrons souvent." La joie qui rayonnait de son visage m'a profondément impressionnée. Dès la première seconde, j'ai aimé cette femme ; puis je me suis dit qu'il ne fallait quand même pas que je me laisse aller à éprouver trop d'affection pour ces protestants. Il ne convenait pas d'être trop proche des Evangéliques. Dès que cette dame m'eut quittée, j'ai demandé aux amies qui m'avaient invitée : "Qui est-ce ?" On m'a répondu : "C'est la femme de notre pasteur." Sans rien laisser paraître, j'ai murmuré en moi-même : "La pauvre ! C'est la pire de toutes les pécheresses." Quelques minutes plus tard, elle est revenue pour me faire une invitation. "Mademoiselle Carmen, venez donc me rendre une petite visite mercredi prochain à la maison. Nous prendrons le café ensemble. Je viens d'essayer une nouvelle recette de petits gâteaux : ils sont délicieux, et j'aimerais vous les faire goûter." Que répondre ? J'ai marmonné quelque chose pour dire que j'avais énormément de travail, mais elle a insisté. "Vous savez, de temps à autre, il faut bien s'accorder une petite pause pour rencontrer ses amis. Je vous en prie, venez !" Je sentais comme une affinité avec cette femme ; sa bonté était en train de venir à bout de ma résistance. Ses paroles avaient une efficacité qui dépassait ma compréhension : personne ne m'avait encore jamais parlé ainsi. En même temps, je me disais : "Si je gagne l'amitié de cette femme, qui sait, peut-être l'épouse du pasteur deviendra-t-elle catholique, et elle entraînera avec elle une partie de son assemblée." Alors le mercredi suivant, je suis allée chez Blanche Licio. Chemin faisant, je réfléchissais à ce que je devais dire ou ne pas dire. Quand on ne connaît pas la Bible, il est bien difficile de s'exprimer avec confiance au sujet de sa foi !

           En arrivant chez le pasteur, juste à côté de l'église, je me suis rendue compte que pour la toute première fois, j'allais mettre les pieds dans la maison d'un pasteur évangélique ! Le café et les gâteaux étaient excellents, et il n'a même pas été question de religion. Nous avons parlé de bien des choses : des filles de Blanche Licio et de leur travail scolaire, du travail dans l'église, du temps qu'il faisait. De tout, mais pas de religion. A partir de ce jour, je suis souvent allée prendre le café chez le pasteur. Quelquefois, nous ne prenions même pas le café : nous nous contentions d'une agréable conversation, sur des sujets fort variés. La femme du pasteur ne faisait jamais allusion à la religion. Chose étonnante, c'est moi qui ai abordé ce sujet la première, en disant que j'aimais lire la Bible, et que j'appréciais les différentes lectures bibliques. Alors Blanche a dit : "Eh bien, faisons donc une lecture biblique ensemble." Je me suis empressée de dire que je n'avais pas apporté ma propre Bible, et que je ne lisais que celle-là. Mais j'ai ajouté : "La semaine prochaine, j'apporterai ma Bible, et nous pourrons lire ensemble en comparant les traductions." "Bonne idée ! s'exclama-t-elle. La semaine prochaine, nous lirons la Bible ensemble." Madame Blanche et moi étions d'accord.

           La semaine suivante, je suis revenue avec ma Bible. Devinez quelle a été notre première lecture ! L'Evangile de Luc. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ces chapitres avec Madame Blanche. Elle était tellement patiente ; jamais elle ne me critiquait ni ne m'insultait, mais me traitait toujours avec respect. Comme elle n'argumentait jamais au sujet de la religion, j'ai commencé à me demander pourquoi elle restait si discrète. "C'est sûrement que les protestants savent à quel point je suis versée dans ma religion, me disais-je ; ils savent que j'ai réponse à tout. Ils doivent me craindre ! C'est moi qui vais leur poser des questions ! Et cette femme de pasteur va se retrouver le dos au mur ! "

           Le prêtre de ma paroisse a fini par apprendre que j'allais chez le pasteur. Je lui ai moi-même dit que nous parlions de la Bible. J'ai même dit que je cherchais à attirer la femme du pasteur vers le catholicisme. Très inquiet, du coup il s'est mis à donner des cours bibliques dans notre paroisse le mardi soir. Beaucoup de frères Maristes et d'Enfants de Marie y assistaient. Nous avons posé quelques questions difficiles, par exemple sur Exode 20, et sur le 14ème chapitre de l'Evangile de Jean. J'ai demandé au prêtre, par exemple, "Puisque Jésus dit : "Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi", pourquoi passons-nous par les saints pour aller au Père ? Pourquoi ne pas passer par Jésus ?" Bien des fois, nos discussions avec le prêtre se prolongeaient au-delà de minuit. Il ne savait que nous répondre ; mais Blanche était en mesure d'apporter des réponses. Elle était l'épouse de Mario Licio, de l'Eglise Presbytérienne d'Itajuba, et elle savait répondre parce qu'elle connaissait sa Bible. Les réponses ne venaient pas d'elle, mais de la Parole de Dieu elle-même.

           La fois suivante, je lui ai dit, non sans fermeté : "Blanche, je ne suis pas venue simplement pour prendre le café. J'aimerais vous poser certaines questions ! Un peu surprise, elle a répondu :"Très bien, allez-y. Si je ne sais pas répondre, nous chercherons ce que dit la Bible ; ou alors, puisque mon mari n'est pas loin, nous lui demanderons de l'aide." "Ne vous inquiétez pas, me suis-je empressée de dire. Ce sont vraiment des questions faciles." Mais dans mon for intérieur, je me disais avec un sourire : "Cette fois, elle va avoir du mal à me répondre."

           J'avais longuement mûri à l'avance ma première question : "Quelle est la différence entre le catholicisme et le protestantisme ?"

Blanche a répondu : "En fait, il y a très peu de différence. (Très peu ? ai-je pensé en moi-même.) Vous avez quelqu'un à votre tête, n'est-ce pas ?"

"Oh oui ! lui ai-je dit. Nous avons un chef extraordinaire. Notre chef, c'est le Pape ! Il habite le palais le plus somptueux qui soit au monde, et il est couronné d'or. C'est lui qui est le chef de l'Eglise catholique. Je suis prête à lutter, et s'il le faut, à mourir pour lui, pour qu'on le connaisse mieux, et que sa puissance s'étende de plus en plus dans le monde." M'ayant écoutée, Blanche a repris : "Comme je l'ai dit ; il y a très peu de différence. (J'ai vu qu'elle avait les larmes aux yeux.) Nous qui croyons au Seigneur Jésus-Christ, nous aussi, nous avons quelqu'un à notre tête. Notre chef n'est pas couronné d'or, car les hommes ne lui ont offert qu'une couronne d'épines." Le silence a rempli la pièce où nous nous tenions. Je n'avais rien à dire. Dès cet instant, je me suis mise à envier les chrétiens évangéliques. "Alors, me suis-je dit, leur chef est Jésus-Christ, qui est mort pour nous sur la croix ! C'est lui que j'ai toujours voulu servir !" J'étais incapable d'en vouloir à Madame Blanche, parce que c'était moi, Carmen da Mota, qui avais dit que j'avais pour chef le Pape ! Ce jour-là, je n'ai pas voulu poursuivre ma conversation avec la femme du pasteur. J'étais vaincue ! Tandis que je rentrais chez moi, ses paroles résonnaient encore en moi : "Mon chef, c'est Christ. Mon chef n'est pas couronné d'or, mais d'épines." Partout où j'allais, ces paroles brûlaient dans mon cœur. J'ai clairement vu la différence entre l'un et l'autre chef. Décidément, il ne s'agissait pas d'une petite différence.

           Un autre mercredi, je suis revenue la voir avec d'autres questions, par exemple : "Blanche, pourquoi est-ce que les protestants n'aiment pas la Sainte Vierge ? Ils disent qu'elle n'est pas vierge, et qu'elle a eu d'autres enfants." Blanche a commencé par me poser une question. "Avant de répondre, je veux vous demander quelque chose. Est-ce qu'une femme mariée perd quelque chose de sa sainteté si elle a de nombreux enfants ? Répondez-moi par oui ou par non ! "

           J'ai commencé à réfléchir. J'avais cru qu'il serait très facile de répondre à toute question que les Evangéliques me poseraient au sujet de ma religion, mais c'était moins facile que je n'avais cru. Si je répondais qu'une femme mariée perd de sa sainteté en devenant mère de famille nombreuse, ce serait faux ! Et si je disais le contraire, je serais d'accord avec ces Protestants ! Pour finir, il m'a bien fallu répondre par la négative. Blanche a poursuivi : "Vous voyez, cette Bible que vous avez entre les mains, vous ne la connaissez pas très bien. Cherchez dans l'Evangile de Marc, au chapitre 6 et au verset 3, et vous trouverez la réponse à votre question. "N'est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ?" Etonnée, j'ai lu tous ces noms, puis les mots : "ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ?" Malheureusement, Blanche n'avait pas fini : "J'ai encore une question à vous poser. Connaissez-vous le commandement de Marie ?" dit-elle. Jamais Blanche ne m'avait interrogée jusque-là, et je ne voulais surtout pas échouer une fois de plus. "Voyons, ai-je dit, euh... eh bien, je connais les Dix Commandements, et les Cinq Commandements de l'Eglise, et les sept sacrements, et je mets tout cela en pratique !" Mais elle persistait, disant : "Non, ce n'est pas de cela que je veux parler. Je parle du commandement de Marie. Puisque vous la vénérez tant, vous connaissez sûrement son commandement, n'est-ce pas ?" Je ne savais que répondre. Quelle humiliation pour moi d'avoir à reconnaître devant la femme d'un pasteur que je ne connaissais pas le commandement de Marie ! Ouvrant sa Bible au deuxième chapitre de l'Evangile de Jean, elle m'a montré ces paroles de Marie : "Faites tout ce qu'il vous dira." "Carmen, reprit-elle, nous autres chrétiens, nous obéissons à ce commandement. Marie nous a dit de faire tout ce que Jésus nous dit. Alors nous cherchons à faire tout ce qu'il nous commande."

           Ces deux dernières remarques m'avaient profondément impressionnée. Pour tenter d'éviter une défaite sur toute la ligne, je me suis risquée à poser encore une question. "Dites-moi, un Catholique sincère peut-il être sauvé ? Je veux parler d'un Catholique qui va à la Messe, qui obéit à toutes les règles de l'Eglise, et fait souvent pénitence. A sa mort, ira-t-il directement au ciel ?" Après avoir fermé les yeux l'espace d'un instant, Blanche m'a regardée bien en face, répondant avec fermeté: "Faites attention, Carmen ! La religion ne sauve personne ! C'est seulement Christ qui sauve !"

           Une fois encore, je ne savais que répondre. J'avais cru qu'elle dirait que seule sa religion permettait d'être sauvé, mais c'est Christ qu'elle présentait comme remède à mon péché. Impossible de la contredire. Ne voulant cependant pas lui laisser le dernier mot, en la quittant j'ai déclaré avec toute la fermeté dont j'étais capable : "Je reste catholique !" J'étais seule à me rendre compte de ce qui se passait dans mon propre cœur à ce moment-là. Sur le chemin du retour, je me disais : "La religion ne sauve personne : C'est Christ seul qui sauve !" Ces mots ne cessaient de retentir dans mon esprit, partout où j'allais. Je m'étais mise à lutter ardemment avec Dieu !

           Nous devions donner un spectacle dans la ville catholique d'Aparecida del Norte, la Mecque du Brésil. Vingt-cinq adolescents et enfants y participaient. Le but était de réunir des fonds pour les pauvres. J'ai pensé que c'était exactement ce qu'il me fallait pour apaiser mes nerfs et me faire oublier mes problèmes. Pendant le voyage en autobus, tout au long du trajet, ma Bible est restée ouverte, et j'ai profité de chaque minute libre pour la lire. Un jeune homme très poli qui faisait partie de notre groupe a été très étonné de me voir lire la Bible. Nous avons eu une brève conversation au sujet de la Bible, et il a conclu que c'était une bonne idée de la lire. Il m'a avoué : "Vous savez, moi aussi, il faudrait que je lise la Bible !" Quand nous sommes parvenus à destination, ce jeune homme est devenu introuvable. Quelques semaines plus tard, quelqu'un m'a rapporté qu'il était passé à la foi évangélique. Sans m'en douter moi-même, j'étais sur le point de croire en Christ et de trouver en lui mon Sauveur, car Dieu disposait toutes choses pour me conduire jusque-là. "Car c'est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir." (Philippiens 2:13).

           Le pas suivant, je l'ai accompli le jour où je suis revenue voir Blanche Licio chez elle. Je lui ai dit que je songeais à aller vivre ailleurs. "Je ne veux pas rester ici à Itajuba", lui ai-je dit. Ici, je ne trouve pas la paix." Elle m'a bien regardée, les yeux brillants de larmes. "Carmen, prenez bien garde! dit-elle. Dieu peut grandement bénir ceux qui étudient sa Parole et lui obéissent, mais il peut aussi se montrer très ferme avec ceux qui le rejettent." Je l'ai alors interrogée sur le verset : "Et quiconque parlera contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné ; mais à celui qui blasphémera contre le Saint-Esprit, il ne sera point pardonné." (Luc 12:10, et Matthieu 12:31-32). "Ce verset concerne ceux qui connaissent la vérité et la rejettent, répondit-elle. Cela veut dire qu'ils résistent au Saint-Esprit. Ceux qui agissent ainsi ne peuvent pas être sauvés." Une fois de plus, elle avait parlé à mon cœur.

           Ce soir-là quand je suis rentrée chez moi, Zilah, la mère des enfants dont je m'occupais, m'a demandé un service. Son mari était absent, et la date de son accouchement se rapprochait. Elle m'a demandé de venir dormir chez elle. Ainsi je lui tiendrais compagnie, et je pourrais l'aider en cas de besoin. D'abord je suis allée à mon petit appartement pour voir si tout allait bien. Là, d'un seul coup d'œil, j'apercevais tout ce à quoi je tenais en ce monde. Les costumes colorés pour les adolescents et les enfants du groupe de théâtre étaient suspendus à leur place. Il y avait aussi de nombreuses "Vies" de mes saints préférés, ainsi que mes images des saints catholiques. J'ai pensé : "Si un jour je veux passer à la foi évangélique, il me faudra abandonner tout cela." J'ai donné à manger et à boire à mon petit chiot de quatre mois, puis je suis partie rejoindre Zilah chez elle.

           Vers une heure du matin, j'ai été réveillée par la voix de Zilah qui criait : "Carmen ! Carmen ! Viens vite ! Regarde !" Courant à la fenêtre, j'ai vu des flammes qui s'élevaient très haut dans un ciel tout noir. De mon appartement, il ne restait que quelques colonnes de briques noircies se détachant sur un fond de braises rougeoyantes. Mes livres, mes chapelets, mes costumes, et les images de mes saints bien-aimés avaient été dévorés par le feu. Un seul objet lui avait échappé : ma Bible, que j'avais emportée pour la lire. Il ne me restait que la Bible et ma propre vie, sauvée grâce au plan de Dieu, ce plan dont je n'avais pas encore tenu compte.

           C'est alors que j'ai reconnu le grand amour du Seigneur Jésus-Christ, qui m'appelait depuis tant d'années. Mes yeux ont fini par s'ouvrir à la lumière, à sa lumière ! Maintenant je comprenais que Christ était mort sur la croix pour mes péchés, et que je devais me confier en lui seul pour être sauvée : "Lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts aux péchés, nous vivions pour la justice." (1 Pierre 2:24). Alors que je considérais la destruction de ces objets qui m'avaient tenue liée au passé, j'ai encore une fois entendu cette invitation, qui avait été faite tant d'années auparavant :"Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos." (Matthieu 11:28). C'est en présence des flammes que j'ai livré mon cœur à Jésus-Christ et à lui seul, lui qui m'avait donné la vie nouvelle en lui. "Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie (Ephésiens 2:8-9). A présent, sa grâce pleinement suffisante me rendrait capable de le servir sans réserve, jusqu'au jour où il me rappellerait à lui.

           J'avais oublié mon environnement, tant ce contact avec Dieu était intime et réel. J'avais même oublié l'incendie ! J'avais pu parler à Dieu ! J'avais pu reconnaître sa présence ! Zilah m'a tirée de cet état de ravissement en criant "Carmen, il faut éteindre l'incendie !" Ah oui, en effet, l'incendie ! Une fois le feu complètement maîtrisé, je suis revenue me coucher, mais sans pouvoir dormir. Mon cœur débordait d'amour, de joie et de paix. Oui, c'était cette paix que j'avais recherchée depuis tant d'années, sans jamais la trouver... jusqu'à aujourd'hui ! "Car il est notre paix." (Ephésiens 2:14).

           Le lendemain, Blanche et moi nous sommes retrouvées. J'avais tellement d'orgueil, cependant, que je lui ai parlé de l'incendie sans dire que j'avais trouvé le salut en Jésus-Christ. Quelle humiliation de confesser ma foi en Christ seul, alors que la veille encore, j'avais manifesté mon attachement à la religion catholique, en m'écriant que jamais je n'y renoncerais ! Mais plus les instants passaient, moins je pouvais me retenir de dire la vérité à cette chère épouse de pasteur. J'ai donc dit : "Cette nuit, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire. J'ai mis ma foi en Jésus-Christ seul pour être sauvée. Je suis chrétienne, et je suis prête à prendre position à vos côtés pour l'Evangile! "

           Quelle joie pour Blanche d'entendre ces paroles ! Mais j'allais devoir m'humilier bien davantage encore, vu que je lui avais demandé de n'en parler à personne ! Je me disais que le jour où les Catholiques apprendraient la nouvelle, ce serait le début des persécutions et des ennuis. J'ai continué à faire mes cours de Catéchisme et à assister à la Messe, et à travailler avec les Enfants de Marie. Mais ma Bible ne me quittait plus.

           Un jour, un Mariste m'a demandé pourquoi je n'apportais plus mon missel pour suivre la Messe. C'est alors que j'ai compris à quel point il est impossible de rester assis entre deux chaises, entre Jésus et l'église catholique. Je savais ce que disait la Bible ! J'ai donc commencé à suivre les réunions évangéliques dans la maison du pasteur, mais je restais dans une pièce à part, de laquelle j'entendais tout sans être vue. La crainte des hommes m'empêchait d'aller au culte évangélique. Si on me voyait, cela ferait beaucoup d'histoires inutiles parmi mes connaissances et mes amis. J'avais bien le sentiment qu'il fallait confesser ma foi chrétienne au vu et au su de tous, mais je n'avais pas encore la force de le faire. En ville, les amis qui me voyaient disaient : "Carmen, tu as tellement changé ! Tout le monde raconte que tu es devenue évangélique ! Perdant tout courage, j'ai dit : "Non, je ne suis pas évangélique ! Je suis catholique romaine ! Là-dessus, la tristesse a envahi mon cœur. Pourquoi n'avais-je pas le courage de dire franchement que j'étais devenue une chrétienne évangélique ?

           Un jour, deux de mes amies chrétiennes allaient enseigner la Bible à un groupe d'enfants, et je les accompagnais. De loin, les enfants nous ont aperçues, et ils ont couru vers nous ; ils sont venus m'embrasser aussi. C'est alors que j'ai vu que c'étaient ceux auxquels j'avais enseigné le catéchisme. Pire encore, une des mamans m'a reconnue et a dit : "C'est donc vrai, ce que tout le monde raconte en ville ! Vous êtes vraiment protestante maintenant ! De mes propres yeux, je vous vois en compagnie de ces deux dames évangéliques ! C'est sûrement vrai ! Alors vous aussi, êtes une Evangélique !

           C'est tout juste si je pouvais parler. Je n'en menais pas large. J'ai réussi à dire : "Pas du tout ! Je suis une amie de ces dames, parce que j'ai appris qu'elles n'étaient pas aussi méchantes que j'avais cru ! Mais je ne suis pas du tout une chrétienne évangélique !" J'avais à peine prononcé ces paroles que l'angoisse et le remords m'ont submergée. Une fois de plus, j'avais renié le Nom de mon Seigneur Jésus-Christ. Me tournant vers mes deux amies, je leur ai demandé de ne pas m'attendre, car il me fallait aller revoir la dame à qui je venais de parler.

           J'ai couru pour rattraper cette personne ; elle était encore devant chez elle. Je lui ai dit : "Je viens vous demander pardon de vous avoir menti il y a un instant." "Vous... m'avez menti ?" dit-elle, suffoquée. "Oui", lui répondis-je. Partout en ville on raconte que je suis devenue une chrétienne évangélique. Jusqu'à présent, j'ai menti à tout le monde ; j'ai dit que c'était faux. Mais la vérité, c'est que ma vie appartient à Jésus-Christ et qu'il est mon Sauveur. A présent, je veux annoncer son Nom à toute créature, partout !

           Je n'aurais pas pu choisir une meilleure messagère que cette dame. Personne en ville n'avait la langue mieux pendue qu'elle ! Mais quel soulagement pour moi d'avoir confessé ce mensonge ! Depuis ce jour-là, ma joie a été sans bornes, car pour la première fois, j'avais pu donner mon témoignage au Nom de Jésus-Christ !

           La nouvelle s'est répandue dans toute la ville comme une traînée de poudre. Mes amies des Enfants de Marie sont venues me voir. Elles m'embrassaient en pleurant ; souvent elles promettaient de prier pour mon retour à l'église catholique. Je répondais seulement : "Jésus a dit :'Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi.' (Jean 14:6). Eh bien, si c'est Jésus qui est le chemin, à qui puis-je aller, si ce n'est à lui ? Je suis avec Christ, et je suis heureuse." Ce soir-là, j'ai souvent répété ce verset, car je voulais leur témoigner que j'avais vraiment mis ma confiance en Christ.

           Les difficultés que j'avais prévues ont commencé à se présenter. Certains m'insultaient quand ils me voyaient dans la rue. Un soir à 20 heures, les Catholiques ont organisé une réunion... à mon sujet ! Cela ne m'a pas été facile, mais j'y suis allée. J'avais prévu d'arriver en avance, et d'occuper une place où je passerais inaperçue. Ce ne fut pas possible ! A cause d'une accumulation de contretemps, je suis arrivée à la dernière minute dans un local bondé, et j'ai été obligée d'aller m'asseoir devant, sous le nez de toutes ces personnes qui me dévisageaient. Pour finir, on m'a appelée sur l'estrade pour m'interroger. J'ai répondu en citant Jean 14:6 : "Je suis le chemin, la vérité, et la vie." Qui devais-je suivre, sinon Christ seul ? Ce fut une occasion extraordinaire de témoigner en présence de tous ces chers amis que je laissais derrière moi.

           Certains penseront peut-être qu'il est facile de tout abandonner pour suivre Christ, mais sur le plan humain, c'est difficile ! La plupart de mes amis étaient catholiques. Il y avait tous les jeunes, et les Enfants de Marie ; c'étaient surtout des jeunes Catholiques des milieux ouvriers. Il y avait le groupe de théâtre, et tous ceux qui préparaient les accessoires et le matériel pour nos spectacles. Il y avait les enfants qui avaient suivi mes cours de Catéchisme ; il y avait les dames qui se réunissaient entre elles pour prier, et de nombreux autres amis, appartenant tous à l'église catholique. Les relations amicales avaient toujours tenu une grande place dans ma vie, et j'aimais toutes ces personnes. Mais maintenant, il me fallait les quitter, car Christ m'avait appelée. C'était lui qui importait à mes yeux. Ma vie lui appartenait désormais. Elle n'était plus mienne, mais sienne. "Vous savez que ce n'est pas par des choses périssables, par de l'argent ou de l'or que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre que vous aviez héritée de vos pères, mais par le sang précieux de Christ" (1 Pierre 1:18-19). Je devais confesser son Nom sans l'ombre d'une ambiguïté, car il fallait que Christ soit glorifié. Au beau milieu des luttes, des souffrances, du mépris, Dieu s'est servi de sa Parole pour toucher la vie de frères Maristes qui avaient suivi des études bibliques en même temps que moi. Eux aussi ont reçu Christ comme leur Sauveur, et sont devenus des chrétiens, des fidèles de la Bible. Je loue le Seigneur de tout ce qu'il a fait, pour son honneur et pour sa gloire !

           Dieu a accompli quelque chose d'extraordinaire en faveur d'une dame paralysée dont je m'occupais. Depuis des années, elle n'avait pas quitté son lit. Constamment j'étais allée auprès d'elle pour l'aider, mais aussi pour l'empêcher d'avoir accès à la Parole de Dieu. Après ma conversion, je suis revenue la voir avec quelques frères et sœurs. Je leur ai dit : "Je ne suis pas encore capable d'expliquer la Parole de Dieu, alors s'il vous plaît, parlez-lui !" A cette dame, j'ai dit : "J'ai reçu Jésus-Christ comme mon Sauveur, et je marche maintenant avec lui de tout mon cœur." Les yeux de la grabataire se sont mis à briller. Avec joie, elle a écouté la Parole de Dieu, et elle aussi a accepté le Seigneur Jésus-Christ. Peu après, elle est entrée dans l'éternité. Gloire à Dieu, elle a été sauvée avant de quitter ce monde !

           Le lendemain, j'ai retrouvé la Présidente des Enfants de Marie. Elle avait assumé cette fonction depuis bien des années. A présent, elle était mariée, et elle était infirmière à l'Hôpital Général de la Miséricorde à Itajuba. C'était une Catholique fidèle. Alors que nous parlions de questions spirituelles et de l'Ecriture Sainte, elle a manifesté de l'intérêt, et m'a dit : "En ce moment, Carmen, je n'ai pas le temps, mais reviens chez moi à 20 heures ce soir, et nous pourrons continuer cette conversation en présence de toute ma famille." Son mari et elle avaient une fille et deux fils. Chemin faisant pour me rendre chez elle ce soir-là, j'ai eu du mal à respecter l'horaire, car partout où j'allais, on m'accostait pour me demander pourquoi j'avais quitté le catholicisme, et pourquoi j'étais la cause de tant de problèmes. Grâce à Dieu, je suis arrivée chez elle à l'heure. Toute la famille m'attendait, assise autour de la table. Nous avons commencé à parler de la Bible. Quelle soirée extraordinaire ! Nous avons parlé de 20 heures jusqu'à minuit. C'est la Parole de Dieu qui a permis de dissiper tous leurs doutes, comme elle avait dissipé les miens. Ils ont commencé à fréquenter l'église évangélique, et quelques mois plus tard, ils ont demandé le baptême. A cause de tout cela, on m'agressait souvent dans la rue. Mais une fois de plus, Dieu est intervenu en ma faveur.

           Je suis allée trouver le pasteur Mario, le mari de Blanche. Je lui ai rappelé qu'autrefois il m'avait dit qu'il serait prêt à aider quelqu'un de sérieux, quelqu'un de son assemblée qui désirait suivre une formation dans l'Ecole Biblique évangélique. "Ce jour-là, lui ai-je dit, je vous en ai voulu, parce que je ne songeais pas encore à quitter l'église catholique. Mais aujourd'hui, je viens vous demander de m'envoyer, moi, dans cette Ecole ! "

           Voilà comment le pasteur Mario, Blanche, et moi nous sommes rendus à l'Ecole Biblique évangélique. Ils m'ont présentée au fondateur, le Directeur Paul Guiley, et à son épouse Viola. Ceux-ci m'ont assurée que j'y serais vraiment la bienvenue. "Ici, vous n'aurez pas trop de problèmes, dirent-ils. Dieu vous aidera ! Et nous aussi, Carmen, nous sommes prêts à vous aider dans toute la mesure de nos moyens. "Le pasteur Guiley a calmé toutes mes craintes.

           Je dois avouer que même à l'Ecole Biblique évangélique, j'ai connu des luttes et des difficultés, car j'étais une chrétienne inexpérimentée, convertie de fraîche date. Mais les frères et sœurs de mon église m'ont soutenu par leur prières, et en Christ j'ai surmonté ces difficultés et terminé la formation. Dieu s'est beaucoup servi de Paul et Viola Guiley pour me former spirituellement.

           En juin 1962, le pasteur Paul, sa femme Viola, un autre couple (Artemio et Neta Alexandrina), sept autres étudiants et moi-même avons quitté cette Ecole pour aller au Parana, afin d'y fonder une autre Ecole Biblique. La place manque pour tout raconter en détail, mais il nous a fallu creuser nos puits, aller chercher le bois pour faire du feu, fabriquer un fourneau avec des pierres, et faire la cuisine en plein air pendant toute une année. Nous avons planté nos propres récoltes : du riz, des haricots, du manioc, des pommes de terre, et quelques légumes. Chaque matin nous avions quatre heures de cours sur la Bible, et il fallait travailler aussi quand nous revenions des champs le soir. Toutes ces choses, nous les avons faites avec joie, car le joug du Seigneur est doux, et son fardeau est léger (Matthieu 11:30).

           Cette Ecole évangélique, "l'Ecole Maranatha" est toujours au service du Seigneur, au même endroit, à Eldorado au Parana. Nous y avons reçu une formation merveilleuse, qui n'a pas seulement consisté à étudier la Bible : c'était une formation pratique à la vie chrétienne. On insistait beaucoup sur la nécessité de cultiver l'intimité avec Dieu, et de passer du temps avec lui dans la prière. Nous avons tous appris à mettre en pratique le principe de "la vie par la foi".

           Le jour est venu où, une fois encore, il m'a fallu quitter des amis avec lesquels j'avais travaillé, lutté, étudié, prié. Mes deux premières années, je les ai passées à Péniel, et les deux dernières au Parana, où j'ai obtenu le diplôme de l'Ecole Biblique Maranatha. Cette vie d'amitié et de dur labeur m'a laissé une marque indélébile.

           Il était temps à présent de faire face à l'avenir, et de partir dans le monde pour annoncer le message divin du salut en Jésus-Christ seul. Je suis allée à Sao Carlos, où j'ai donné mon témoignage et collaboré dans l'organisation de camps chrétiens. Là, j'ai fait la connaissance du pasteur John Stucky, de sa femme Béa, et de leurs deux filles, Janet et Judy. Ce couple m'a invitée à passer six mois avec eux pour évangéliser.

           J'avais toujours beaucoup aimé évangéliser. Acceptant leur invitation, je suis restée chez eux. Tous les jours je me levais de bonne heure, et après le petit déjeuner, je prenais mon sac de Bibles et de traités, et je partais les distribuer en ville, dans les différents quartiers. Aux personnes qui s'y intéressaient, je parlais du salut en Jésus-Christ. En général, je rentrais assez tard, parfois vers 20 heures. Un matin, alors que j'étais sur le point de partir, le pasteur John m'a appelée dans son bureau et m'a demandé : "Carmen, est-ce que tu prends du temps pour lire ta Bible et pour prier ?" Après un instant de réflexion, j'ai dit : "Très peu." John a poursuivi : "Il vaudrait mieux que tu restes ici le matin, que tu lises ta Bible, que tu pries et que tu te reposes. Ensuite tu pourrais passer l'après-midi à évangéliser." Réfléchissant à ce qu'il avait dit, je suis allée dans ma chambre, et j'ai lu ma Bible jusqu'à midi.

           J'ai quitté la maison à 14 heures, en murmurant : "Voilà presque toute une journée de perdue. Je n'ai plus le temps de faire quoi que ce soit !" Je faisais bien peu confiance aux voies de Dieu. Puis j'ai commencé à distribuer quelques traités. Je suis allée dans un quartier que je ne connaissais pas, et j'ai distribué quelques traités de plus. J'ai frappé à la porte d'une maison. La personne qui a ouvert la porte m'a dit vertement : "Il est hors de question que je vous écoute. Je suis catholique." J'ai répondu : "Moi aussi, j'étais catholique. J'ai ici la Bible de votre église catholique. Aimeriez-vous y jeter un coup d'œil ?" Ouvrant la porte, cette dame m'a fait entrer. Nous avons ensuite passé trois heures à parler de la Parole de Dieu. C'était proprement extraordinaire ! Elle m'a promis de venir au culte à l'église ce soir-là, et même d'y emmener sa famille. Effectivement, ils sont venus. Elle n'a jamais cessé de venir au culte. Quelques mois plus tard, elle et sa famille étaient sauvés et baptisés. Ils sont devenus des membres fidèles de l'église.

           Qu'il est merveilleux de faire cet apprentissage, grâce aux leçons que le Seigneur nous prépare ! Cette journée que j'avais crue perdue, pensant que je n'aurais plus le temps de faire quoi que ce soit pour Christ, a été justement celle où Dieu m'a utilisée pour conduire ces personnes à lui. Je bénis Dieu pour la vie de ces missionnaires qui ont eu un rôle dans mon existence. Grâce à leurs encouragements, j'ai pu me fortifier spirituellement pour mieux servir la cause de Christ.

           Je n'avais presque pas vu passer ces six mois à Sao Carlos. Le moment était venu de repartir. Tout d'abord, j'ai décidé de demander le baptême par immersion, et le pasteur John Stucky m'a baptisée en même temps que sa fille Judy. Ce fut encore une journée merveilleuse. Puis j'ai fait mes bagages et j'ai commencé à parcourir le Brésil, donnant mon témoignage et annonçant la Parole de Dieu. Trois ans plus tard, le Seigneur, qui trace mon chemin selon sa volonté pour moi, m'a conduite à Sao Paulo, cette ville immense située dans le sud du pays.

           En venant là, j'avais un double but : d'abord, continuer à évangéliser, et ensuite, prendre soin de ma santé. C'est ainsi que j'ai fait connaissance avec la famille du Docteur Shedd. Ils m'ont orientée vers une librairie chrétienne dans le centre de la ville : "Le Lecteur Chrétien". Elle était gérée par le pasteur Richard Denham. Ce serviteur de Dieu m'a accueillie, m'a montré comment faire mon travail, et m'a grandement encouragée. Une des choses qui m'impressionnaient le plus, chez le pasteur Richard, c'était sa façon d'évangéliser. Toujours souriant, il traitait chacun avec compassion, avec respect.

           En 1968, une autre famille missionnaire est venue s'installer à Sao Paulo : Earl Mets, sa femme Jo Ann, et leurs trois enfants, Diane, Susan, et Steven. A cette époque-là je partageais un appartement avec une amie. Ils m'ont invitée à venir vivre chez eux pour les assister dans leur œuvre d'évangélisation. Ils avaient l'intention d'ouvrir chez eux une église de maison. Je suis devenue pour ainsi dire un membre de leur famille. Nous avons collaboré pendant bien des années dans l'évangélisation et l'enseignement de la Parole de Dieu.

           En 1971 ils sont revenus passer une année aux Etats-Unis pour visiter les églises qui les soutenaient, et je les ai accompagnés. Mon but était de témoigner de la manière dont Christ m'avait sauvée de la "religion", et d'attester par là de la puissance de Dieu. Cette année-là, nous avons beaucoup voyagé. Dans les églises, dans les camps d'évangélisation, je donnais mon témoignage avec l'aide d'un interprète. Toujours, nous annoncions la Parole de Dieu. J'avais souvent entendu dire que le racisme était très répandu aux Etats-Unis ; pourtant j'y ai fait deux séjours, et partout j'ai été très bien reçue. Constamment, je m'y suis sentie chaleureusement acceptée et respectée. Je bénis Dieu pour tous ces Américains qui m'ont donné l'impression que chez eux, j'étais chez moi, pendant ce temps où j'annonçais la Parole de Dieu.

           En 1972, nous sommes revenus au Brésil. Nous avons continué à enseigner la Parole de Dieu et à aider ceux qui se préparaient à servir le Seigneur. Voilà vingt-huit ans que ce travail est pour moi une joie. De temps en temps, je suis appelée à voyager. Il m'est arrivé de parler dans des églises, dans des rassemblements ; mais en général, je reste à Sao Paulo.

           Peut-être aimeriez-vous savoir ce qu'il en est de ma famille. Je remercie Dieu de ce que tout va bien pour elle. Quand j'ai été sauvée, et que ma famille l'a su, ils ont été choqués et navrés. Ils m'ont accusée d'avoir abandonné ma religion, d'avoir trahi Notre Dame de Fatima ! "Comment en es-tu arrivée à faire une chose pareille !" me disaient-ils. Alors j'ai demandé aux frères et sœurs de prier afin que Dieu touche leur cœur. C'est d'abord ma sœur aînée, Maria, qui est venue au Seigneur, ainsi que ma nièce, Vera Lucia. Puis ce fut ma sœur Silvia, qui avait été profondément engagée dans le spiritisme. Je crois qu'elle cherchait vraiment ce qui pourrait combler son cœur. Après avoir entendu la Parole de Dieu, elle a eu bien des luttes et des combats spirituels, mais elle aussi a reçu Jésus-Christ comme son Sauveur. Silvia s'est fait baptiser, puis elle a servi le Seigneur pendant de longues années, avant d'être atteinte par un cancer. Il y a huit ans, son Seigneur et Sauveur l'a rappelée à lui.

           Quelle joie de savoir que dès leur jeune âge, mon neveu et ma nièce ont mis leur confiance en Jésus-Christ seul pour être sauvés. Plus tard, leur maman, Aidae, ma belle-sœur, et mon frère Sébastien ont également cru en Christ seul, et ils ont été sauvés. Toute ma famille, donc, est réunie au pied de la croix, et elle sert Christ.

           Je ne sais si vous l'avez remarqué en lisant ce bref témoignage, mais parfois dans ma vie j'ai ressenti de l'insécurité. Autrefois je demandais toujours au prêtre ce que je devais faire ou ne pas faire. Il est normal de passer par ce stade, quand on a vécu pendant tant d'années dans un couvent où la Supérieure disait en substance : "Ici, je suis seule à penser et à décider pour vous ! Vous n'avez rien à dire ! Moi seule, j'ai la parole !" Nous avions littéralement renoncé à réfléchir par nous-mêmes. Au bout d'un certain temps, l'effet était celui d'un lavage de cerveau, et toute décision personnelle était devenue impossible.

           Quitter le couvent pour vivre dans le monde n'était pas facile non plus, parce que là, le mal nous environne. Des gens nous trompaient, et nous, nous gobions ce qu'on nous disait. Nous nous sentions tellement peu en sécurité qu'il était vraiment difficile d'affronter le monde. C'est pourquoi à une certaine époque je ne cessais de me dire : "Est-ce qu'il ne faudrait pas que je revienne ?" Je voulais fuir "le monde". Au couvent, les choses allaient mal, c'est vrai, mais dans le monde, j'ai eu l'impression d'être comme un oiseau dont on avait rogné les ailes, un oiseau incapable de voler. Ce genre d'insécurité caractérise souvent les personnes qui ont quitté le couvent.

           Un jour où j'attendais chez le médecin, je me suis trouvée assise à côté d'une psychologue. Nous avons engagé la conversation, et j'ai commencé à lui parler de ce que j'avais vécu. Très intéressée, elle m'a demandé : "Avez-vous cherché à vous faire aider par un psychiatre ou par un psychologue?" J'ai répondu : "Non, ni par les uns ni par les autres." Très étonnée, elle a demandé:"Mais alors, comment avez-vous réussi à surmonter vos problèmes ?" "Seulement grâce à Christ et à sa Parole", lui ai-je dit. Elle était visiblement impressionnée.

           Alors que je travaillais dans la librairie "Le Lecteur Chrétien", un jour une religieuse est entrée. Elle m'a dit qu'elle avait lu l'histoire de ma vie dans le petit livre intitulé "En recherche". Ce récit lui était allé droit au cœur, et elle m'a suppliée de l'aider à quitter le couvent. Après que j'en eus parlé avec Earl Mets, le missionnaire, ce dernier lui a ouvert sa maison, pour qu'elle ait un point de chute dans les premiers temps. J'ai fait les préparatifs nécessaires et suis allée chercher cette religieuse. Rien n'a été facile. Mais par la grâce de Dieu, j'ai réussi à l'amener à la maison. Vous n'imaginez pas à quel point elle se sentait peu en sécurité. Ruth était entrée au couvent à vingt ans, et elle avait cinquante-sept ans quand elle en est sortie. Au cours des trente-sept années qu'elle avait passées dans ce couvent, elle avait été capable d'enseigner sept matières différentes ; mais ses nerfs étaient en piteux état. L'image qu'elle avait d'elle-même était des plus fragiles, et psychologiquement, elle n'allait pas bien du tout. Dieu seul pouvait l'aider. Après de rudes combats, Ruth a accepté Jésus comme son Sauveur, et nous louons Dieu pour cela. Ensemble, nous sommes allées parler du Seigneur Jésus-Christ dans quelques églises. Par la suite, j'ai voyagé, et elle aussi a fait plusieurs déplacements, et nous nous sommes perdues de vue. Je ne peux que remercier le Seigneur de ce qu'une âme de plus a été délivrée de la puissance des ténèbres et transportée dans l'admirable lumière de Jésus-Christ.

           Vous venez de lire un bref récit des moments les plus critiques de mon existence, et de ce que le Seigneur a fait pour moi ! Si vous le cherchez vraiment, il fera de même pour vous ! Réfugiez-vous dans ces paroles de Christ : "Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos". (Matthieu 11:28).